Revues Parisiennes
Histoire du cabaret parisien
Comment un débit de boissons chantant est devenu, en un siècle, une des formes les plus reconnaissables du spectacle français.
Avant le cabaret : le café-concert
Le cabaret français descend d'un ancêtre modeste : le café-concert. Dans les années 1840, des débits de boissons installent une petite estrade, un piano et parfois un violon, et font chanter les consommateurs. Le succès est immédiat. Les établissements grandissent, s'entourent de jardins, engagent des chanteurs célèbres et prennent des noms qui deviendront des marques : les Ambassadeurs, l'Eldorado, la Scala. Le public y vient pour la chanson, mais il y vient aussi pour la salle elle-même, dont l'éclairage et le décor sont déjà pensés comme un spectacle.
De ce premier modèle, le cabaret conserve trois héritages : la proximité du public, le mélange des genres et l'importance de la boisson. Il y ajoute une ambition nouvelle. Là où le café-concert propose un programme de chansons, le cabaret construit une soirée, avec des tableaux, des changements de rythme et un final spectaculaire.
Le Chat Noir, le cabaret des artistes
En 1881, un ancien cabaretier montmartrois ouvre un établissement qui va déplacer la définition du genre : le Chat Noir. On y chante, bien sûr, mais surtout on y récite, on y caricature, on y projette des ombres, on y fabrique un théâtre de silhouettes. Le cabaret devient un lieu de création, fréquenté par des écrivains, des dessinateurs et des musiciens. La revue, au sens de spectacle à sketches, y trouve un terrain d'essai : elle mélange l'actualité, la satire et la chanson.
Cette période fixe aussi une géographie. Montmartre, encore village, accueille les salles les plus libres. La Butte devient un atelier à ciel ouvert, et le cabaret un lieu où l'art se mêle à la fête. Les artistes y dessinent des affiches qui aujourd'hui se lisent comme des documents sur la ville.
La Belle Époque et la revue à grand spectacle
La fin du siècle pousse la logique vers le gigantisme. Les Folies Bergère, ouvertes dès 1869, transforment la salle en théâtre de décors mobiles. En 1889, un nouveau établissement de la place Blanche installe une enseigne lumineuse et un plancher de danse que le monde entier retiendra : on y pratique un quadrille rapide et acrobatique, bientôt appelé cancan, devenu la signature visuelle de la nuit parisienne.
L'entre-deux-guerres : le règne du music-hall
Après 1918, le cabaret et le music-hall se rapprochent jusqu'à se confondre. Les salles s'agrandissent, les orchestres s'étoffent, les numéros s'enchaînent à un rythme soutenu. Une génération d'artistes impose sa présence : chanteuses de revue à la voix haute, comiques de scène, danseurs venus du monde entier. Les décors deviennent mobiles, les éclairages se multiplient, les costumes changent à chaque tableau.
En 1925, une jeune danseuse américaine crée à Paris une revue qui bouleverse le genre : mise en scène autour de rythmes nouveaux, elle fait du corps et du rythme un langage autonome. Le public parisien, habitué aux tableaux vivants, découvre une autre énergie. Le cabaret devient un laboratoire du mélange des cultures.
Après 1945 : la revue comme institution
La Libération relance la vie nocturne. Les grandes maisons reconstituent leurs plateaux, les revues reprennent, les orchestres se professionnalisent. Les années 1950 marquent l'apogée d'un modèle : une revue longue, construite en tableaux numérotés, avec une meneuse de revue, un chanteur, un corps de ballet et des changements de décor très rapides. Ce modèle sera exporté dans le monde entier, mais c'est à Paris qu'il trouve sa grammaire la plus stable.
Les salles doivent alors résoudre un problème technique permanent : comment changer vingt fois de décor sans jamais laisser la scène vide ? La réponse tient dans une machinerie discrète, faite de rails, de passerelles et de rideaux qui tombent au bon moment. C'est cette mécanique invisible qui donne à la revue son apparente facilité.
Les années 1970-1990 : mutation du genre
Dans les années 1970, le cabaret doit se réinventer. La télévision prend une part du divertissement de masse, les habitudes de sortie changent, et les petites salles ferment. Les maisons qui subsistent choisissent la spécialisation : l'une devient le lieu du tableau lumineux, une autre celui de la grande parade, une troisième celui du texte et de la chanson. Le mot cabaret se charge alors de plusieurs sens, et le guide emploie pour cette raison un vocabulaire précis.
Une revue ne se raconte pas seulement par ses numéros : elle se raconte par l'ordre dans lequel ils apparaissent, et par le silence qui les sépare.
Héritages contemporains
Le cabaret d'aujourd'hui conserve une double identité. Il reste un lieu de divertissement, mais il est aussi devenu un patrimoine : ses affiches sont conservées dans les bibliothèques, ses costumes dans les collections, ses salles dans les inventaires d'architecture. Plusieurs établissements proposent des visites, publient leurs archives ou soutiennent des travaux d'historiens. Le spectacle et la mémoire y gagnent à être étudiés ensemble.
- 1840-1880 : le café-concert installe la chanson sur scène.
- 1881-1900 : le cabaret artistique invente la revue à sketches.
- 1918-1939 : le music-hall agrandit les salles et internationalise les numéros.
- 1945-1975 : la revue devient une institution technique et exportable.
- Depuis 1975 : spécialisation des maisons et patrimonialisation des archives.